Décarbonation de Fos: impatience des industriels face au risque d'enlisement
Présentée comme un enjeu majeur, liant transition écologique et reconquête industrielle, la décarbonation de l'immense zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) peine à décoller, au grand dam d'industriels et élus inquiets d'un enlisement d'ici la présidentielle.
"On attend des décisions, on attend des solutions. Il faut arrêter de perdre du temps !", tempête Jean-Luc Chauvin, président de la Chambre de commerce et d'industrie (CCI) Aix-Marseille Provence.
Au coeur des attentes : une ligne à très haute tension (THT) qui doit répondre à l'accroissement programmé des besoins électriques dans la zone de Fos, mais aussi sécuriser l'approvisionnement de la région Paca dont le réseau est exploité à son maximum.
Prévue par RTE à travers les Costières de Nîmes, la Camargue et la plaine de la Crau, cette ligne aérienne montée sur 145 pylônes de 40 à 60 mètres de hauteur, n'a pas que des adeptes : elle est contestée par des agriculteurs, écologistes, élus, craignant l'impact sur un patrimoine naturel largement protégé et sur le tourisme. Ils se mobiliseront de nouveau le 19 septembre.
"Moi, ce qui m'intéresse, ce n'est pas par où elle passe, c'est quand elle arrive !", insiste le patron de la CCI, pour qui "l'Etat doit prendre ses responsabilités".
"II y a urgence, il y a des entreprises qui ont des projets et il y a surtout les engagements que la France a pris en matière de décarbonation pour la zone industrielle de Fos, la deuxième la plus émettrice de CO2 en France après Dunkerque", rappelle-t-il.
Décarbonation des industries lourdes existantes (sidérurgie, pétrochimie...), nouveaux projets industriels (hydrogène, e-carburants, éolien flottant), mais aussi centres de données et mobilité électrique : selon RTE, les besoins de la région en électricité vont doubler d'ici dix ans.
"L'Etat joue la montre. Ce n'est pas acceptable !", tonne Jean-Christophe Amarantinis, président de l'Union pour les entreprises des Bouches-du-Rhône (UPE-13). "Ca fait deux ans qu'on nous explique que ça va sortir, qu'il va y avoir des financements, que tout est gravé dans le marbre... Mais aujourd'hui il n'y a aucun engagement ferme et irrévocable, et tous ces engagements non matérialisés vont être percutés par l'élection présidentielle".
- "Pas un kopek" -
Un an après la fin d'un "débat public global", organisé sous l'égide de la Commission nationale du débat public (CNDP), la préfecture a lancé fin août une "concertation continue globale" sur les différents projets et leurs impacts (compensations environnementales, eau, qualité de l'air, mobilités, etc.).
Le projet de ligne THT n'y figure pas, devant "faire l'objet d'une enquête publique d'ici la fin de l'année", explique la préfecture. Et c'est seulement ensuite qu'interviendra l'éventuelle déclaration d'utilité publique (DUP) marquant le feu vert officiel de l'Etat.
"La concertation, il en faut, bien sûr. Moi ce que je crains, c'est l'indécision et l'allongement permanent des délais", soupire le maire (DVD) de Fos, Philippe Maurizot.
"Les industriels ont besoin d'infrastructures (ferroviaire, routes) pour développer leur activité, accessoirement de recevoir de nouveaux employés, ça veut dire de l'urbanisation, des écoles, des hôpitaux, et pour tout ça, il faut de l'argent.... Or l'Etat n'a pas un kopeck ! Donc il attend que les industriels investissent, mais eux veulent être sûrs d'avoir les infrastructures. C'est le serpent qui se mord la queue..."
Pour le maire, "ceux qui n'ont pas joué leur rôle, ce ne sont pas les industriels porteurs de projets, ce ne sont pas les investisseurs, c'est l'État, tous gouvernements confondus, qui n'a pas fait montre de vision depuis plus de 50 ans".
Parmi les principaux projets industriels annoncés depuis 2023, l'un a été abandonné en mai - sans lien avec d'éventuels besoins électriques : le projet de giga-usine photovoltaïque Carbon qui promettait un investissement d'1,5 milliard d'euros et plus de 3.000 emplois directs.
"On en a tellement vu des projets qui n'ont jamais abouti...", lâche le maire de Fos. "C'est bien beau les milliards, c'est bien beau les milliers d'emplois, mais nous, on préfère attendre pour voir", dit-il, rappelant qu'"aujourd'hui, on n'a toujours pas un kilomètre d'autoroute pour desservir cette zone industrialo-portuaire de premier plan", qui concentre "17 sites Seveso et plus de 80% de l'activité globale du Grand port maritime de Marseille".
A.Roth--MP