Ralentir la course à l'IA, à quel prix ? Les marchés s'inquiètent
Ralentir le développement de l'IA, à quel prix ? Les marchés s'inquiètent pour les centaines de milliards investis dans le secteur de la tech, seul relais de croissance boursière depuis la guerre au Moyen-Orient.
"Si les espoirs liés à l’IA s’estompent, qu’est-ce qu’il nous reste pour être heureux?", a ironisé l'analyste Ipek Ozkardeskaya dans sa note aux investisseurs de Swissquote, à la réouverture lundi matin de marchés assommés par les déclarations du week-end.
Le directeur général d'Anthropic, Dario Amodei, a en effet appelé samedi à ralentir le développement de l'IA face au danger des modèles qui progressent hors de tout contrôle humain.
"Je redoute que d'ici six à douze mois, un groupe [d'agents d'IA] soit capable de prendre le contrôle de l'intégralité d'internet", a prévenu M. Amodei, augurant alors de "centaines de milliards de dollars de dégâts".
Son rival, Sam Altman, a approuvé, annonçant au passage le report de l'entrée en Bourse d'OpenAI prévue cette année.
Insensible aux dangers existentiels de machines échappant à leurs créateurs, la planète Bourse a sanctionné au quart de tour les valeurs liées aux puces et aux centres de données.
En Asie, Softbank, le financier de la tech et d'OpenAI, a reculé de 10%. L'indice Kospi à Séoul a lâché en clôture 3,26%, plombé par les ventes de titres des géants coréens des puces (SK Hynix -6,35%, Samsung Electronics -4,05%).
- Indices américains annoncés en baisse -
L'onde de choc a secoué l'Europe. Première capitalisation boursière européenne, ASML recule (-5,48%) à Amsterdam. L'entreprise dirigée par le Français Christophe Fouquet détient un monopole dans la gravure des puces par lithographie.
La séance promet d'être agitée à New York, où les indices sont annoncés en baisse. "Il convient de rappeler que plus de 50% des secteurs du S&P 500 sont liés à l’IA", souligne Kathleen Brooks, de la plateforme d'investissement XTB.
Les investisseurs surveilleront de près Nvidia (puces), première capitalisation boursière mondiale, fournisseur et partenaire financier d'OpenAI, et au cœur d'investissements croisés qui caractérisent le secteur.
Si Anthropic et OpenAI "devaient couper considérablement dans leurs dépenses de R&D, leurs embauches, leur capital d'investissement, cela [pourrait] avoir un impact sur les marchés financiers", résume Mark Mahaney, analyste pour Evercore, cité par Bloomberg.
"De nombreuses entreprises ont annoncé des accords pour investir les unes dans les autres ou se financer mutuellement autour de ces deux sociétés", ajoute Ipek Ozkardeskaya. "Des actions ont été vendues, des obligations ont été émises. Donc, si la course à l’IA ralentit nettement, la question-clé devient : qui paiera pour toute cette infrastructure ?".
D'autant que le développement rapide des géants américains de l'IA, sur fond de rivalité avec la Chine, a été le moteur des marchés face aux effets secondaires de la guerre au Moyen-Orient, comme la hausse de l'énergie, l'inflation importée et l'envolée des taux.
- La sécurité, un prétexte ? -
"Si les entreprises américaines et européennes ont pu afficher des résultats aussi solides malgré un contexte géopolitique, budgétaire et commercial aussi dégradé, c’est parce que l’IA a dopé l’investissement, la croissance et la productivité", résume Mme Ozkardeskaya.
Des observateurs s'interrogent sur la séquence ouverte depuis une semaine avec les déclarations apocalyptiques d'un ex-jeune cadre inconnu d'Anthtropic et OpenAI, Jacob Coxon ("Les gens qui construisent l'IA croient sincèrement qu'elle pourrait tous nous tuer d'ici la fin de la décennie").
Ces déclarations surviennent alors que les dépenses d'investissements des "hyperscalers", les quelques entreprises qui maîtrisent toute la chaîne de l'IA, explosent, les obligeant à brûler du cash ou à s'endetter sur fond d'envolée des taux d'intérêt.
"Les quatre grands +hyperscalers+, à savoir Amazon, Microsoft, Meta et Alphabet, ont dépensé environ 900 milliards de dollars au cours des deux dernières années en investissements consacrés à l’IA. Ces chiffres sont énormes, et franchement absurdes", résume Mme Brooks, de XTB.
"Certains analystes se demandent si cet +avertissement+ concernant l'IA n’est pas en réalité un prétexte commode pour réduire leurs dépenses, ce qui était de toute façon probable", ajoute-t-elle, en s'interrogeant: "si l’alerte lancée par ces PDG de l’IA constitue une sortie de secours pratique pour ramener les dépenses à leurs niveaux historiques, quel impact cela aura-t-il sur les marchés financiers ?".
J.P.Hofmann--MP