"Les mères de Kherson", un opéra sur les enfants ukrainiens pour "réveiller" l'Occident
Un vieux bus rouillé entre sur la scène du Grand théâtre de Varsovie avec en toile de fond une route lugubre et des barres d'immeubles soviétiques, décors de l'angoissante quête de mères ukrainiennes pour retrouver leurs enfants disparus dans l'invasion russe.
D'après Kiev, des milliers d'enfants ukrainiens ont été emmenés en Russie ou dans les territoires contrôlés par Moscou et soumis à une "ré-éducation".
L'opéra "Les mères de Kherson" du dramaturge américain George Brant s'empare de cet aspect douloureux de l'invasion russe, à un moment où le soutien occidental à Kiev est fragilisé sur fond de nouvelles turbulences dans la relation entre l'Ukraine et les États-Unis.
Fruit d'une coproduction de l'Opéra national de Pologne et du Metropolitan Opera de New York, l’œuvre fait ses débuts vendredi à Varsovie avant de partir aux États-Unis au printemps prochain.
L'AFP a pu assister à une répétition.
"C'est juste une histoire très humaine qui, j'espère, résonnera chez les gens", raconte George Brant, rencontré à l'Opéra national polonais, refuge de nombreux musiciens ukrainiens depuis février 2022.
Il reconnaît, quelques jours avant la première, que "le climat a changé" depuis la vague de solidarité occidentale de 2022.
Les récentes saillies du président américain Donald Trump à l'encontre de son homologue ukrainien ont amené de nombreuses personnes à Kiev et en Europe à se demander de quel côté de la guerre se trouve la Maison Blanche.
"J'espère que nous arrivons au bon moment pour réveiller l'intérêt des gens pour ce conflit... pour réveiller leurs inquiétudes", dit M. Brant.
"Je pense que l'histoire de mères traverse le brouillard politicien", poursuit-il.
- "En territoire ennemi" -
L'opéra est inspiré par les femmes de la ville de Kherson, dans le sud-est de l'Ukraine, capturée par les forces russes en 2022 avant d'être reprise par Kiev, et des mères ukrainiennes qui se sont rendues jusqu'en Crimée annexée, prêtent à braver la distance et les interrogatoires russes pour retrouver leurs enfants.
Pour parvenir à leur but, elles ont dû entreprendre un très long voyage via la Pologne, le Bélarus allié de Moscou et la Russie : "en territoire ennemi", chante l'une des protagonistes sur scène.
Le président russe Vladimir Poutine et la commissaire russe aux droits de l'enfant, Maria Lvova-Belova, sont recherchés par la Cour pénale internationale pour déportation et transferts illégaux d'enfants ukrainiens, des crimes de guerre.
La scénographie ambitieuse de l'opéra inclut des scènes dans un camp d'enfants en Crimée et une autre lors de laquelle une artiste enregistre sur un téléphone une vidéo Telegram incendiaire à l'encontre de Maria Lvova-Belova.
L'opéra a été produit en collaboration avec Save Ukraine, un groupe gouvernemental chargé d'aider à faire revenir les enfants ukrainiens.
La Russie se défend de ces accusations, affirmant que les enfants emmenés sur son territoire l'ont été pour les protéger des combats et être disposée à les faire revenir en Ukraine lorsque leur proches en font la demande. De multiples retours ont été organisés depuis 2022.
Mais des adolescents ukrainiens rescapés ont témoigné de tentatives d'endoctrinement.
- Mission -
Si tous les aspects de l'histoire ne suivent pas exactement des événements réels, "nous avons essayé d'être réalistes au maximum", affirme le compositeur, Maxim Kolomiiets.
Voir ce récit prendre vie sur scène lui a donné "en tant que compositeur, en tant que personne et en tant qu'Ukrainien, le plus beau sentiment".
Debout à son pupitre, la cheffe d'orchestre canadienne Keri-Lynn Wilson dirige ses musiciens pendant que plusieurs enfants entrent en scène.
La création de l'opéra "Les mères de Kherson" a été poussée, dit-elle, par l'urgence de le montrer sur la scène internationale alors que l'invasion russe s'éternise.
On sait peu de choses sur la vie des enfants ukrainiens en territoires contrôlés par Moscou et en Russie, mais les autorités leur ont massivement distribué des passeports russes.
Certains responsables, dont Maria Lvova-Belova, ont dit avoir adopté des enfants et leur avoir donné une identité russe.
"Les mots et les sanctions" ont échoué à mettre fin au conflit, estime Keri-Lynn Wilson.
Elle a fondé l'Orchestre ukrainien de la liberté (Ukrainian Freedom Orchestra) après l'invasion russe et travaille beaucoup depuis le Grand théâtre de Varsovie.
Elle se dit chargée d'une mission : "garder l'attention de la société occidentale" concentrée sur l'Ukraine.
Pour elle, "une belle musique et la dramaturgie" peuvent mieux réussir que "le cycle des actualités".
E.Schmitt--MP